Ce jour-là, le 6 mai 2006, Lillian Gertrud Asplund est morte.
Elle avait 99 ans.
La dernière des survivantes aura choisi ce jour-là, le 6 mai 2006, pour mourir, quelques mois avant son 100ème anniversaire.
Le 6 mai 2006, jour anniversaire de la mort de la dernière survivante des rescapés.
C'est la vie d'avant qui a sombré, ce jour-là, en emportant dans les eaux glacées de l'Atlantique Nord le dernier souvenir d'un monde révolu.
De l'eau, une ère nouvelle.
Tant de temps.
De temps à sauter de branche en branche.
De temps à l'attendre.
A regarder le temps passer, à passer le temps, à devoir s'en passer. Tant de temps à repasser sans cesse les doux instants à passer ensemble, encore.
Le temps du regard, du regard qui empourpre ses joues, le temps d'un baiser sur la main. Du temps à guetter le lendemain, à regarder s'arrondir la lune, à écouter dans l'horizon le messager ferroviaire, à collectionner les signes. Les signes du temps présent, du temps vivant.
Le temps de s'inventer des histoires pour s'endormir avec le sourire.
L'adolescence du temps.
Demain, je ne lui dirai rien. Mais je reviendrai.
Je reviendrai de temps en temps sauter de branche en branche.
J'ai sauté de branches en branches
sauté à son cou
dansé sous la lune
et je suis resté accroché au clocher
là haut, sous les toits. Et des sous-vêtements légers tapissent mon grenier.
Se tapissent sous les draps.
Dimanche, tous les villages vivent à l'heure du marché.
Je fais le mien, sous ses jupes. Je cueille, pêche, moissonne, chasse, récolte. Dans mes habits du dimanche. Au fond de la chapelle, au fond de la sacristie.
Elle est mon village.
C'est une triste histoire de méprise. Le ton a changé. Pas monté, changé. Nous étions des étrangers, l'espace d'un instant. Trois mots incompris, quelques coups d'oeil interrogateurs, en forme de défi, quelques vérités de comptoir assenées à la va-vite, deux ou trois incartades lyrico-nauséabondes, et la méprise est pliée. J'ai vu sa grimace de recul, le regard fuyant, la bouche fermée qui avait envie de dire "n'importe quoi !". J'ai tourné la tête aussi, pour ne pas voir ce regard qui me propulsait si loin, j'ai esquivé. Fuite en avant. Peine perdue. La méprise est pliée. Il faut la boire jusqu'à la lie. Alors je m'enfonce dans l'adversité, je redouble de fausse conviction, je réitère, j'enfonce le clou, je martelle, je piétine, j'abuse des superlatifs, j'abuse de la parole, je deviens grotesque, je me débats comme un forcené dans une camisole. J'essaie en vain de la rattraper. De rattraper son beau regard doux, de le faire revenir. Qu'il remonte ! Peine perdue. Fuite en avant.
C'est une histoire qui me rend triste.
Qui me donne envie de me taire.
De me taire pour de bon. Ce serait de bon ton.
Et de réserver pour de bon ma langue à l'unique usage de ses baisers.
Histoires de rêves qui se croisent, se "croissent" mutuellement. Des histoires qui réveillent la nuit, qui la sortent du sommeil. Des histoires qui s'écrivent, à longueur de nuit. Qui se racontent, aussi, sous les branches. Qui n'a jamais ressenti un réel ennui au récit embrumé d'un rêve ? Mais là, c'est très différent. Bien sûr, c'est différent d'abord parce que j'y suis, dans ses rêves. Petit prolongement gratuit de la journée, petit supplément consommé sur le pouce. C'est différent aussi parce que ces rêves-là sonnent comme des histoires vraies, vécues. Alors je veux bien m'y rendre, y promener mon regard crédule, m'y laisser cheminer avec nonchalance. Je veux bien être un personnage, si elle écrit le scénario.